L'incipit, du latin incipit, « il commence », désigne les premiers mots d'un texte. Pour un roman, on étend souvent le terme à la première phrase, au premier paragraphe, voire aux premières pages, c'est-à-dire à tout ce qui fait entrer le lecteur dans l'histoire. C'est aussi le passage que lit la personne qui feuillette le livre en librairie, ou l'éditeur qui ouvre votre manuscrit, avant de décider de continuer.
Ce qu'un incipit doit faire
On attribue traditionnellement trois fonctions à l'incipit :
- informer, en posant le cadre (le lieu, l'époque, le personnage principal) ;
- séduire, en donnant au lecteur l'envie de lire la suite ;
- orienter, en annonçant le ton, le genre et le style du roman.
Peu d'incipits remplissent les trois à la fois. Certains préfèrent déstabiliser le lecteur plutôt que l'informer, d'autres installent une atmosphère sans chercher l'effet.
À retenir. Un incipit réussi donne au lecteur une raison de lire la phrase suivante, et il peut garder tout le reste pour plus tard.
Les quatre types d'incipit
Les manuels de français distinguent quatre grandes façons d'ouvrir un roman.
1. L'incipit in medias res, ou dynamique
L'expression latine signifie « au milieu des choses » : le lecteur arrive en pleine action, sans présentation, et découvrira le contexte plus tard. Jules Verne ouvre L'Île mystérieuse (1875) sur des cris échangés dans un ballon emporté par la tempête, « Remontons-nous ? », puis « Non ! Au contraire ! Nous descendons ! ».
C'est l'ouverture qui accroche le plus vite, et aussi la plus risquée, car un lecteur qui ne comprend rien trop longtemps finit par décrocher. Verne s'en tire parce que la situation, un ballon qui tombe, se comprend sans explication, et que les noms et les raisons arrivent ensuite.
2. L'incipit progressif
L'auteur fait découvrir le personnage et son monde peu à peu, par ses gestes et ses pensées, sans le présenter d'un bloc. Bel-Ami (1885) commence ainsi : « Quand la caissière lui eut rendu la monnaie de sa pièce de cent sous, Georges Duroy sortit du restaurant. » Quelques lignes plus loin, Maupassant montre Duroy compter ce qui lui reste, trois francs quarante pour finir le mois, et le lecteur a compris l'essentiel du personnage sans qu'on lui ait jamais dit qui était le héros.
3. L'incipit statique, ou descriptif
L'auteur prend le temps de peindre le cadre avant que l'action commence, comme le fait souvent le roman réaliste du XIXᵉ siècle. Balzac ouvre Le Père Goriot (1835) sur Mme Vauquer et sa pension, décrite pièce par pièce, jusqu'à ce qu'il appelle « l'odeur de pension ». Flaubert ouvre Salammbô (1862) par « C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar », avant de décrire le festin des mercenaires. Le lecteur entre dans un tableau avant d'entrer dans l'histoire, ce qui lui demande une patience que l'auteur doit ensuite récompenser.
4. L'incipit suspensif
L'auteur retient volontairement l'information, et le lecteur, intrigué, doit accepter de ne pas savoir. L'exemple classique est celui de Diderot dans Jacques le Fataliste (publié en 1796) :
« Comment s'étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s'appelaient-ils ? Que vous importe ? D'où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l'on sait où l'on va ? »
Le narrateur esquive les questions que tout lecteur se pose, et c'est le programme du livre, qui passe son temps à jouer avec les attentes de celui qui le lit.
Des incipits célèbres, et ce qu'ils font
Albert Camus, L'Étranger (1942)
« Aujourd'hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. »
Le narrateur dit « maman », un mot d'enfant, et avoue aussitôt qu'il ne sait pas quel jour elle est morte. L'écart entre l'événement et la façon dont Meursault en parle installe dès la deuxième phrase le malaise qui traverse tout le roman.
Marcel Proust, Du côté de chez Swann (1913)
« Longtemps, je me suis couché de bonne heure. »
L'adverbe « longtemps » ouvre une durée sans limite précise, et le passé composé place d'emblée le récit dans le souvenir. Le sujet est d'une banalité totale, se coucher tôt, ce qui annonce assez bien un livre qui trouve sa matière dans les détails les plus ordinaires.
Gabriel García Márquez, Cent ans de solitude (1967)
« Bien des années plus tard, face au peloton d'exécution, le colonel Aureliano Buendía devait se rappeler ce lointain après-midi au cours duquel son père l'emmena faire connaissance avec la glace. »
La phrase part d'un moment situé bien plus tard, le colonel face au peloton, pour revenir aussitôt à un après-midi de son enfance, et tout le roman s'installe dans ce va-et-vient entre les époques. Le lecteur y gagne une question à laquelle il voudra une réponse : comment le colonel en arrive-t-il là ?
Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit (1932)
« Ça a débuté comme ça. »
Céline ouvre son roman sur cinq mots de langue parlée, un registre que les romans de l'époque réservaient rarement à leur première phrase, et il annonce ainsi le ton du livre entier avant d'avoir raconté quoi que ce soit.
Jane Austen, Orgueil et Préjugés (1813)
« C'est une vérité universellement reconnue qu'un célibataire pourvu d'une belle fortune doit être en quête d'une épouse. »
Austen énonce sur un ton sérieux ce qui ressemble à une loi générale, et la phrase suivante révèle d'où vient cette « vérité » : des familles du voisinage, qui considèrent tout riche célibataire comme revenant de droit à l'une de leurs filles. L'ironie est là dès l'ouverture, et le lecteur qui la perçoit sait quel genre de livre il tient.
Les ouvertures les plus usées
Le réveil. « Le réveil sonna à 7 h. Clara ouvrit les yeux. » On croise très souvent cette ouverture dans les premiers manuscrits, et elle retarde l'histoire au lieu de la lancer. Elle ne fonctionne que si le réveil est lui-même l'événement, comme chez Kafka : « En se réveillant un matin après des rêves agités, Gregor Samsa se retrouva, dans son lit, métamorphosé en un monstrueux insecte. »
La météo. « Il pleuvait depuis trois jours. » À moins que la pluie compte dans l'intrigue, cette phrase n'apprend rien au lecteur dont il ait besoin.
Le portrait physique. « Avec ses cheveux bruns et ses yeux verts, Léa… » Une liste de traits retient rarement l'attention, alors qu'un geste ou une pensée fait exister un personnage beaucoup plus vite.
Le rêve. Le lecteur s'investit dans une scène, puis découvre qu'elle n'a pas eu lieu, et beaucoup le vivent comme une tromperie.
L'exposition en bloc. « En l'an 3042, sur la planète Zéphyr-7, dans la cité flottante de Nébulon, le jeune Kaël… » Donnez au lecteur de quoi comprendre la scène et gardez la géographie de votre monde pour plus tard. Notre article sur le worldbuilding sans infodump montre comment distiller ces informations au fil du récit.
Écrire votre incipit en cinq étapes
1. Choisir le type qui convient à votre histoire
Un thriller s'ouvre souvent in medias res, un roman psychologique supporte bien un incipit progressif, et un récit fantastique peut jouer du suspensif. Ce sont des tendances plutôt que des règles, et la bonne question reste de savoir lequel des quatre types correspond au ton du livre que vous écrivez.
2. Y revenir une fois le roman terminé
Le meilleur moment pour fixer l'incipit arrive souvent quand le roman est fini, parce que vous connaissez alors l'histoire et son ton. L'incipit fait une promesse au lecteur, et il est plus facile de la formuler quand on sait ce que le livre tient. Rien n'empêche d'écrire une première version au début pour se lancer, à condition d'y revenir.
3. Essayer plusieurs versions
Écrivez cinq à dix versions de la première phrase en changeant le point de vue ou le temps du récit. García Márquez a raconté à la Paris Review, en 1981, qu'il lui était arrivé de passer des mois sur un premier paragraphe, et qu'une fois celui-ci trouvé, le reste venait très facilement.
4. Le lire à voix haute
Un incipit a un rythme, et les longueurs comme les répétitions s'entendent mieux qu'elles ne se lisent.
5. Le faire lire à quelqu'un
Donnez votre première page à une personne qui ne connaît pas l'histoire et regardez si elle réclame la suite. Si elle ne la réclame pas, demandez-lui où elle a décroché, puis reprenez à partir de là.
Garder la trace de chaque version
À force de réécrire son incipit, on finit par regretter une version qu'on a effacée. Dans Extypis, vous pouvez enregistrer une version de votre première scène avant chaque réécriture importante, comparer deux versions et restaurer celle que vous préférez (le plan gratuit permet deux points de sauvegarde, les formules payantes n'ont pas de limite). Le tableau de scènes affiche aussi les résumés de toutes vos scènes sur une même vue, ce qui aide à vérifier que la promesse de l'ouverture correspond à ce que racontent les derniers chapitres.
Si vous préparez aussi le synopsis destiné aux éditeurs, notre guide pour écrire un synopsis de roman vous aidera à résumer l'histoire entière en une page.
Hubert Giorgi
Auteur
Le studio d'écriture qu'il manquait aux romanciers
Plan, personnages, lieux et objets, liens entre eux, carte mentale, tableau de scènes, export : tout vit au même endroit. Et une IA qui connaît votre histoire, le jour où vous en voulez une.
Gratuit pour écrire et pour exporter. Aucune carte bancaire demandée.



