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Techniques d'écriture

Écriture non-linéaire : comment Nabokov, Faulkner et Gabaldon écrivaient dans le désordre

Nabokov écrivait sur des fiches Bristol, Faulkner sur les murs de son bureau, et Diana Gabaldon assemble ses scènes comme un puzzle. Voici comment fonctionne l'écriture dans le désordre, et comment s'en servir sans perdre le fil.

il y a 6 mois7 min de lecture
Écriture non-linéaire : comment Nabokov, Faulkner et Gabaldon écrivaient dans le désordre
The Gothic Arch (published 1800/1809) by Giovanni Battista Piranesi (public domain)

En 1967, Vladimir Nabokov reçoit Herbert Gold, de la Paris Review, dans sa suite du Montreux Palace, en Suisse. Quand le journaliste lui demande comment il travaille, Nabokov répond :

« The pattern of the thing precedes the thing. I fill in the gaps of the crossword at any spot I happen to choose. These bits I write on index cards until the novel is done. »

Le motif de la chose précède la chose. Je remplis les cases de la grille de mots croisés à l'endroit qui me plaît. J'écris ces fragments sur des fiches Bristol jusqu'à ce que le roman soit terminé.

Nabokov écrivait ses scènes au crayon, sur des fiches cartonnées, avec une gomme au bout du crayon, puis il les réarrangeait. Il a rédigé une grande partie de Lolita de cette façon, dans des motels de bord de route, pendant que sa femme Véra conduisait à travers l'Amérique à la recherche de papillons.

Beaucoup d'autres écrivains ont travaillé ainsi, au point que la méthode porte un nom : l'écriture non linéaire.

Ce qu'est l'écriture non linéaire

Écrire de façon non linéaire consiste à rédiger les scènes de son roman dans le désordre, sans suivre ni la chronologie du récit ni l'ordre des chapitres, puis à les assembler.

L'approche séquentielle, qui part du chapitre 1 pour aller jusqu'au dernier, est la plus intuitive et c'est celle qu'on apprend à l'école. Sur un récit long, elle suppose pourtant que vous sachiez exactement où vous allez avant de partir.

L'écriture non linéaire vous propose au contraire d'écrire ce que vous voyez maintenant, là où l'énergie vous porte, et de régler l'ordre plus tard.

Les écrivains qui travaillaient ainsi

Nabokov et les fiches Bristol

Nabokov est le cas le mieux documenté. Il avait tout le roman en tête, ce qu'il appelait le « motif », avant d'écrire un seul mot, puis il remplissait les cases dans n'importe quel ordre. Chaque matin, il réarrangeait ses fiches, regardait la structure se dessiner et y trouvait de nouveaux chemins.

Cette méthode explique en partie la densité de ses romans. Comme il ne travaillait pas dans l'ordre, il pouvait facilement insérer un passage, ajouter une référence ou retoucher un fragment pour faire courir un motif d'un bout à l'autre du livre, et sa prose compte parmi les plus minutieusement composées du XXᵉ siècle.

Faulkner et les murs de Rowan Oak

William Faulkner procédait autrement, sans plus respecter l'ordre. Pour Parabole (A Fable, prix Pulitzer 1955), il a écrit le plan de son roman sur les murs de son bureau à Rowan Oak, sa maison d'Oxford, dans le Mississippi, au crayon graphite et au crayon gras rouge, jour après jour.

Il avait d'abord scotché des feuilles au mur, mais un ventilateur les avait fait s'envoler, alors il a écrit directement sur le plâtre. Sa femme, furieuse, a fait repeindre les murs, et Faulkner a tout réécrit avant de vernir la surface pour que personne ne puisse plus l'effacer. Les inscriptions sont encore visibles aujourd'hui à Rowan Oak, que l'université du Mississippi entretient.

Parabole entrelace des dizaines de fils narratifs sur une semaine de la Première Guerre mondiale, et Faulkner avait besoin de voir cette structure étalée dans l'espace pour la tenir, ce qu'une écriture dans l'ordre ne lui aurait pas permis.

Diana Gabaldon et le puzzle

Diana Gabaldon, autrice de la série Outlander (plus de 25 millions d'exemplaires vendus), décrit sa méthode très simplement :

« I don't write with an outline, I don't even write in a straight line! I write in scenes where I can see something happening. »

Je n'écris pas avec un plan, je n'écris même pas en ligne droite ! J'écris des scènes là où je vois quelque chose se passer.

Elle écrit « des petits morceaux qu'elle colle ensemble comme un puzzle », en travaillant « en avant et en arrière, en arrière et en avant, jusqu'à ce qu'une scène soit terminée », avant de sauter ailleurs pour écrire autre chose. Elle ne découpe même pas son texte en chapitres avant de l'envoyer à son éditeur, puisque ce découpage est « à peu près la dernière chose » qu'elle fait.

Cortázar et le livre qui se lit dans le désordre

Julio Cortázar a étendu le principe jusqu'au lecteur. Son roman Marelle (Rayuela, 1963) propose deux lectures, l'une dans l'ordre des chapitres 1 à 56, l'autre qui suit un parcours imposé à travers les 155 chapitres du livre, et rien n'empêche le lecteur d'en inventer une troisième en lisant dans l'ordre qu'il veut.

Le livre s'ouvre sur une « Table d'instructions » qui guide ce parcours. Son titre est une image : le lecteur saute de case en case comme un enfant à la marelle, en poussant d'un chapitre à l'autre le caillou de sa compréhension. Chez Cortázar, la structure non linéaire fait partie de l'œuvre elle-même.

Pourquoi la méthode fonctionne

Écrire dans le désordre répond à des problèmes concrets.

1. Elle suit votre énergie

Certains jours, vous voyez clairement la scène du climax ; d'autres jours, c'est un dialogue du chapitre 3 qui vous obsède. Écrire dans le désordre vous permet de travailler sur ce qui vous occupe l'esprit, alors que forcer le chapitre 7 quand votre tête est au chapitre 22 donne souvent des pages sans vie.

2. Elle contourne la page blanche

La page blanche frappe presque toujours au même endroit, entre deux scènes, au moment d'écrire la transition. Écrire dans le désordre vous permet de sauter ces passages et d'y revenir quand le contexte est clair.

3. Elle permet de tester la structure

En écrivant d'abord les scènes clés, comme le climax, le point de non-retour ou la révélation, vous éprouvez la structure avant de remplir les intervalles. Si le climax ne fonctionne pas, vous le découvrez avant d'avoir écrit 200 pages pour y arriver.

4. Elle facilite la réécriture

Quand chaque scène forme une unité, la réorganiser devient simple : placer le chapitre 12 avant le chapitre 8 revient à le faire glisser, et supprimer une intrigue secondaire à retirer les fiches correspondantes.

Les risques, et comment les gérer

La méthode a ses pièges.

La cohérence. Si vous écrivez la fin avant le milieu, votre personnage peut évoluer dans des directions contradictoires. Il vous faut un moyen de suivre ce qu'il sait et ce qu'il ressent à chaque moment de l'histoire, par exemple des fiches de personnages que vous tenez à jour.

Les raccords. Les transitions entre des scènes écrites séparément sont souvent les passages les plus faibles, et il faut leur consacrer une passe en fin de travail pour lisser les jointures.

La vue d'ensemble. Avec cinquante scènes écrites dans le désordre, on perd facilement la vision globale, et c'est là qu'un tableau de scènes que l'on peut voir et manipuler devient indispensable.

Écrire dans le désordre avec Extypis

La plupart des traitements de texte imposent la linéarité, puisqu'un fichier Word déroule le texte du début à la fin. Pour écrire dans le désordre, il faut alors créer des dizaines de fichiers séparés, les nommer, les classer et les fusionner à la main.

Extypis a été conçu pour permettre cette façon de travailler :

Chapitres et feuilles. Votre roman est découpé en chapitres qui contiennent des feuilles, et chaque feuille correspond à une scène. Vous pouvez écrire la troisième feuille du chapitre 12 sans avoir ouvert le chapitre 1.

Glisser-déposer. Vous réorganisez scènes et chapitres en les faisant glisser dans le panneau latéral, et déplacer une scène d'un chapitre à un autre prend une seconde.

Storyboard. Vos chapitres s'affichent en colonnes et vos scènes en cartes, avec leurs résumés, des étiquettes de couleur et un aperçu de leur texte. Ce sont les fiches Bristol de Nabokov, qu'aucun ventilateur ne risque d'emporter.

Plusieurs feuilles à la fois. Vous sélectionnez plusieurs scènes (Cmd+clic) pour les ouvrir ensemble dans l'éditeur, ce qui aide à vérifier la cohérence entre des passages éloignés.

Mentions de personnages. Écrire dans le désordre fait courir un vrai risque d'incohérence. Les mentions vous permettent de suivre chaque personnage dans le manuscrit, avec des graphiques qui montrent sa présence chapitre par chapitre.

Versions. Avant de réorganiser, enregistrez une version du manuscrit, que vous pourrez restaurer si le nouvel ordre ne fonctionne pas.

Les deux méthodes se combinent

La plupart des auteurs qui écrivent dans le désordre ne travaillent pas uniquement ainsi. Nabokov avait le plan complet en tête avant d'écrire, ce qui est une forme de structure, et Gabaldon assemble ses scènes dans un ordre chronologique final.

Écrire dans le désordre laisse suivre l'inspiration tout en gardant une structure. Les fiches de Nabokov, les murs de Faulkner et le puzzle de Gabaldon sont d'ailleurs des outils pour structurer, et ils montrent à quel point ces écrivains tenaient à l'ordre final de leur livre.

La vraie question porte donc sur votre outil, qui doit vous laisser faire les deux. Un logiciel qui vous oblige à écrire du début à la fin vous retire une possibilité, alors qu'un logiciel qui vous laisse écrire dans l'ordre qui vous inspire, puis réorganiser, vous permet de travailler comme Nabokov, sans les fiches Bristol ni le ventilateur.

HU

Hubert Giorgi

Auteur

Écrire avec Extypis

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