En 1967, Vladimir Nabokov donne un entretien au Paris Review depuis sa suite du Montreux Palace, en Suisse. Le journaliste Herbert Gold lui demande comment il travaille. Nabokov répond :
« The pattern of the thing precedes the thing. I fill in the gaps of the crossword at any spot I happen to choose. These bits I write on index cards until the novel is done. »
Le motif de la chose précède la chose. Je remplis les cases du mots croisés à l'endroit qui me plaît. J'écris ces fragments sur des fiches Bristol jusqu'à ce que le roman soit terminé.
Nabokov n'écrivait pas du début à la fin. Il écrivait des scènes — sur des fiches cartonnées, au crayon, avec une gomme au bout — et les réarrangeait ensuite. Lolita a été en grande partie rédigé de cette façon, sur des fiches Bristol, dans des motels de bord de route pendant que sa femme Vera conduisait à travers l'Amérique à la recherche de papillons.
Nabokov n'est pas un cas isolé. C'est une méthode — et elle porte un nom : l'écriture non-linéaire.
Qu'est-ce que l'écriture non-linéaire ?
L'écriture non-linéaire, c'est écrire les scènes de votre roman dans le désordre — pas dans l'ordre chronologique du récit, ni dans l'ordre des chapitres — puis les assembler ensuite.
C'est l'opposé de l'approche séquentielle : commencer par le chapitre 1, écrire jusqu'au dernier, point final. L'approche séquentielle est intuitive, c'est celle qu'on apprend à l'école. Mais elle pose un problème fondamental pour les récits longs : elle suppose que vous savez exactement où vous allez avant de partir.
L'écriture non-linéaire ne suppose rien. Elle dit : écrivez ce que vous voyez maintenant, là où l'énergie vous porte, et occupez-vous de l'ordre plus tard.
Les écrivains qui travaillaient ainsi
Nabokov et les fiches Bristol
Nabokov est le cas le plus documenté. Il avait tout le roman en tête — le « motif » — avant d'écrire un seul mot. Puis il remplissait les cases, dans n'importe quel ordre. Chaque matin, il réarrangeait ses fiches, regardait la structure émerger, trouvait de nouveaux chemins.
Cette méthode explique la densité de ses romans. Puisqu'il ne travaillait pas de façon séquentielle, il pouvait facilement insérer un passage, ajouter une référence, ou amender son texte pour créer des motifs thématiques qui traversent les pages. Le résultat, c'est la prose la plus minutieusement composée du XXe siècle.
Faulkner et les murs de Rowan Oak
William Faulkner avait une approche différente mais tout aussi non-linéaire. Pour son roman A Fable (Prix Pulitzer 1955), il a écrit le plan directement sur les murs de son bureau à Rowan Oak, sa maison d'Oxford, Mississippi. Au crayon graphite et au crayon gras rouge, jour après jour.
L'anecdote est savoureuse : il avait d'abord scotché des feuilles au mur, mais un ventilateur les avait fait s'envoler. Alors il a écrit directement sur le plâtre. Sa femme, furieuse, a fait repeindre les murs. Faulkner a tout réécrit — puis a verni la surface pour que personne ne puisse plus effacer. Les inscriptions sont encore visibles aujourd'hui à Rowan Oak, préservé par l'université du Mississippi.
Faulkner ne pouvait pas écrire A Fable de façon linéaire — le roman entrelace des dizaines de fils narratifs sur une semaine pendant la Première Guerre mondiale. Il avait besoin de voir la structure dans l'espace, pas dans le temps.
Diana Gabaldon et le puzzle
Diana Gabaldon, autrice de la série Outlander (plus de 25 millions d'exemplaires vendus), décrit sa méthode avec une clarté désarmante :
« I don't write with an outline, I don't even write in a straight line! I write in scenes where I can see something happening. »
Je n'écris pas avec un plan, je n'écris même pas en ligne droite ! J'écris des scènes là où je vois quelque chose se passer.
Elle écrit « des petits morceaux qu'elle colle ensemble comme un puzzle », travaillant « en avant et en arrière, en arrière et en avant, jusqu'à ce qu'une scène soit terminée — puis saute ailleurs et écrit autre chose ». Elle n'a même pas de chapitres jusqu'au moment d'envoyer le manuscrit à son éditeur : le découpage en chapitres est « à peu près la dernière chose » qu'elle fait.
Cortázar et le livre qui se lit dans le désordre
Julio Cortázar a poussé le concept jusqu'au lecteur lui-même. Son roman Marelle (Rayuela, 1963) propose deux lectures : l'une linéaire (chapitres 1 à 56), l'autre en suivant un ordre prescrit qui saute à travers les 155 chapitres du livre. La troisième option, non officielle, est de lire les chapitres dans l'ordre que l'on veut.
Le livre contient même une « Table d'instructions » qui guide le lecteur dans le parcours non-linéaire. Le titre — Marelle — est une métaphore : le lecteur saute de case en case, comme un enfant jouant à la marelle, poussant le « caillou » de la compréhension d'un chapitre à l'autre.
Cortázar ne pouvait pas écrire Marelle de façon linéaire. Le livre est sa structure.
Pourquoi ça fonctionne
L'écriture non-linéaire n'est pas un caprice d'artiste. Elle résout des problèmes concrets :
1. Elle suit l'énergie créative
Certains jours, vous voyez clairement la scène du climax. D'autres jours, c'est un dialogue au chapitre 3 qui vous obsède. L'écriture non-linéaire dit : écrivez ce qui brûle maintenant. L'alternative — forcer le chapitre 7 alors que votre tête est au chapitre 22 — produit des pages mortes.
2. Elle évite le syndrome de la page blanche
La page blanche frappe presque toujours au même endroit : entre deux scènes, quand il faut écrire la transition, le « tissu conjonctif » du roman. L'écriture non-linéaire vous permet de sauter ces passages et d'y revenir plus tard, quand le contexte est clair.
3. Elle permet de tester la structure
En écrivant les scènes clés d'abord — le climax, le point de non-retour, la révélation — vous testez la structure avant de remplir les interstices. Si le climax ne fonctionne pas, vous le savez avant d'avoir écrit 200 pages pour y arriver.
4. Elle facilite la réécriture
Quand chaque scène est une unité indépendante, la réorganisation est naturelle. Déplacer le chapitre 12 avant le chapitre 8 ? C'est un drag & drop, pas une chirurgie. Supprimer une sous-intrigue entière ? Vous retirez les fiches correspondantes.
Les risques (et comment les gérer)
L'écriture non-linéaire a ses pièges :
La cohérence : si vous écrivez la fin avant le milieu, votre personnage peut évoluer dans des directions contradictoires. Il faut un système de suivi — des fiches personnages vivantes, des notes sur l'état émotionnel de chaque personnage à chaque point de l'histoire.
Les raccords : les transitions entre scènes écrites séparément sont souvent les passages les plus faibles. Il faut une passe dédiée, en fin de processus, pour lisser les jointures.
La vue d'ensemble : quand vous avez 50 scènes écrites dans le désordre, il est facile de perdre la vision globale. C'est là qu'un storyboard — visuel, manipulable — devient indispensable.
Comment Extypis rend l'écriture non-linéaire naturelle
La plupart des traitements de texte imposent la linéarité. Un fichier Word, c'est un flux de texte du début à la fin. Pour écrire en non-linéaire, il faut créer des dizaines de fichiers séparés, les nommer, les classer, les fusionner manuellement.
Extypis est construit pour le non-linéaire :
Chapitres et feuilles : votre roman est découpé en chapitres contenant des feuilles (scènes). Chaque feuille est indépendante. Vous pouvez écrire la feuille 3 du chapitre 12 sans avoir touché au chapitre 1.
Drag & drop : réorganisez vos scènes et vos chapitres par glisser-déposer dans la sidebar. Déplacez une scène d'un chapitre à un autre en une seconde.
Storyboard : vue kanban avec vos chapitres en colonnes et vos scènes en cartes. Résumés, labels colorés, aperçu du contenu réel. C'est la version numérique des fiches Bristol de Nabokov — mais vous pouvez les réarranger sans qu'un ventilateur ne les emporte.
Mode multi-feuilles : sélectionnez plusieurs scènes (CMD+clic) et éditez-les simultanément dans l'éditeur. Idéal pour vérifier la cohérence entre des scènes distantes.
Mentions @personnage : quand vous écrivez en non-linéaire, le risque d'incohérence est réel. Les mentions @ vous permettent de tracer chaque personnage à travers le manuscrit, avec des graphiques montrant leur répartition par chapitre.
Snapshots : avant de réorganiser, créez un snapshot. Si le nouvel ordre ne fonctionne pas, restaurez la version précédente.
Linéaire ou non-linéaire : ce n'est pas un choix binaire
La plupart des auteurs qui pratiquent l'écriture non-linéaire ne l'utilisent pas exclusivement. Nabokov avait le plan complet en tête avant d'écrire — c'est une forme de structure linéaire. Gabaldon écrit ses scènes dans le désordre mais les assemble dans un ordre chronologique final.
L'écriture non-linéaire n'est pas l'anarchie. C'est la liberté de suivre l'inspiration tout en gardant une structure. Les fiches Bristol de Nabokov, les murs de Faulkner, le puzzle de Gabaldon — ce sont des outils de structuration, pas des preuves de chaos.
Le choix n'est pas « linéaire ou non-linéaire ». Le choix, c'est : est-ce que mon outil me permet les deux ?
Si votre logiciel d'écriture vous force à écrire du début à la fin, il vous retire une option. Si, au contraire, il vous laisse écrire dans l'ordre qui vous inspire et réorganiser ensuite — vous écrivez comme Nabokov. Sans les fiches Bristol. Et sans le ventilateur.
Hubert Giorgi
Auteur
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