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Général

Faux livres IA : ce que demandent vraiment les appels des auteurs

Le European Writers Council et plus de 70 romanciers américains demandent aux éditeurs de refuser les livres générés par IA. Ce que leurs textes visent précisément, et où passe la ligne entre un auteur aidé et un livre écrit par une machine.

il y a 5 mois9 min de lecture

« The writing that AI produces feels cheap because it is cheap. It feels simple because it is simple to produce. That is the whole point. »
(lettre ouverte de plus de 70 auteurs aux éditeurs américains, juin 2025)

En quelques semaines, au printemps 2025, deux appels coordonnés ont mis l'IA générative à l'ordre du jour de tous les éditeurs. En mai, le European Writers Council (la fédération européenne des auteurs, qui rassemble 220 000 écrivains professionnels dans 32 pays), avec la CEATL (le conseil européen des associations de traducteurs littéraires) et la FEP (la fédération des éditeurs européens), a publié une déclaration commune qui demande aux États membres et à la Commission européenne de protéger les œuvres humaines, d'étiqueter les contenus générés par IA et de réserver les aides publiques à la culture aux livres écrits par des êtres humains. En juin, une lettre ouverte signée par plus de 70 auteurs, parmi lesquels Dennis Lehane, Gregory Maguire, Lauren Groff, Jodi Picoult et Paul Tremblay, a demandé aux cinq grands éditeurs américains (Penguin Random House, HarperCollins, Simon & Schuster, Hachette et Macmillan) de s'engager à ne jamais publier de livre créé par une machine, et la pétition qui l'accompagnait a recueilli plus de 1 100 signatures en moins de vingt-quatre heures.

Leur position est claire, et je la soutiens.

Un détail mérite quand même qu'on s'y arrête. HarperCollins, l'un des éditeurs à qui la lettre s'adresse, a signé en novembre 2024 un accord avec Microsoft pour céder l'usage de son fonds de non-fiction à 5 000 $ par titre, afin d'entraîner des modèles. Un auteur de HarperCollins qui signe la pétition demande donc à son propre éditeur de renoncer à ce qu'il vend déjà. On peut signer quand même, et même avec plus de raisons encore, en gardant les yeux ouverts sur les contradictions du camp qu'on rejoint.

Trois auteurs, la même phrase, trois pratiques

Prenons trois auteurs imaginaires, mais très réalistes.

Le premier écrit un polar. Il se sert de ChatGPT pour vérifier l'orthographe d'un nom basque qu'il n'a entendu qu'une fois, pour savoir si un train reliait bien Vienne à Trieste en 1903 et pour trouver un synonyme quand il bute cinq minutes sur un mot. Tout le reste, la phrase, le rythme, le silence entre deux répliques, la décision de couper un chapitre, vient de lui, si bien qu'il écrit à peu près tout son texte.

Le deuxième écrit un roman de fantasy. Il demande à Sudowrite de générer un chapitre à partir d'une fiche de scène, en garde environ 70 %, réécrit le reste à sa main, ajoute son humour et retire ce qui sonne creux. Il écrit peut-être 30 % de son texte, et le reste relève d'une coproduction.

Le troisième ne s'embarrasse pas. Il rédige une consigne de trois paragraphes, lance Novarrium, attend trois jours, télécharge un manuscrit de 280 pages, le relit en diagonale, met son nom sur la couverture et l'autopublie, sans avoir écrit une ligne de son texte.

Si on les interroge, tous les trois peuvent répondre qu'ils « utilisent l'IA pour écrire ». L'appel européen et la lettre américaine visent explicitement le troisième, interrogent implicitement le deuxième et ne disent rien du premier, alors que la presse mélange régulièrement les trois.

Ce que disent vraiment les deux textes

La lettre américaine est précise. Elle demande aux éditeurs de ne pas publier de livres créés par des machines, de ne pas utiliser d'outils d'IA entraînés sur des œuvres protégées sans l'accord et la rémunération de leurs auteurs, de ne pas remplacer leurs salariés par de l'IA, et de n'employer que des voix humaines pour les livres audio.

La déclaration commune du European Writers Council (les auteurs), de la CEATL (les traducteurs littéraires) et de la FEP (les éditeurs européens) demande à la Commission européenne d'obliger les éditeurs à étiqueter les livres générés par IA, de réserver les aides publiques à la culture aux œuvres produites par des êtres humains, et de refuser aux productions d'IA le statut de biens culturels.

Aucun des deux textes ne demande d'interdire à un auteur de chercher un synonyme avec l'aide d'une IA, ou de demander à un modèle si Vienne avait bien un tramway en 1903. Aucun ne demande non plus de bannir les outils qui aident à organiser un manuscrit, à trouver un titre ou à proposer une variante de phrase quand l'auteur la demande. Les deux appels visent la chaîne industrielle : des modèles entraînés sans consentement sur des œuvres d'auteurs, des livres entièrement générés publiés sous des noms réels ou inventés, des voix de synthèse qui remplacent les comédiens dans les livres audio. Ce qu'ils combattent, c'est le remplacement de l'auteur, et l'aide qu'il choisit de recevoir reste hors de leur champ.

Le parallèle qu'on ose rarement faire : les développeurs

Les développeurs ont adopté l'IA en deux ans, et personne ne prétend qu'ils ont cessé d'être développeurs. Ils discutent avec l'outil, refusent la plus grande partie de ce qu'il propose et tranchent à chaque ligne. L'IA reformule, suggère, remet de l'ordre dans une fonction confuse, et il arrive, assez au hasard puisqu'un modèle ne comprend pas ce qu'il écrit, qu'elle produise une formulation qui débloque une vraie idée. C'est pourtant le développeur qui décide de ce qui entre dans le code.

Rien n'oblige à penser que les écrivains fonctionnent autrement, car eux aussi dirigent leur chantier. L'IA leur sert de partenaire d'entraînement, qui les oblige à préciser leur pensée sans jamais penser à leur place. Demander à un modèle un synonyme, un nouvel ordre pour une scène ou un nom de rue de Lisbonne en 1976 ne relève pas plus de la triche que de demander à Cursor d'écrire la signature d'une fonction qu'on va relire et corriger.

La ligne que personne n'a tracée : le « vibe writing »

Reste l'objection prévisible : à partir de quand y a-t-il un problème ?

Il y en a un quand 80 % du roman est écrit par l'IA, avec peu de retouches et peu d'implication de l'auteur. On peut appeler cette pratique le vibe writing, par analogie avec le vibe coding, que méprisent les développeurs sérieux (j'en fais partie) et qui consiste à envoyer des consignes à la machine, accepter ce qui en sort et mettre le code en ligne sans le lire. Aucun professionnel ne prend un vibe coder au sérieux, ce qui n'empêche pas la pratique de se répandre et de faire des dégâts.

Pour l'écriture, la ligne passe au même endroit. Un auteur qui demande un synonyme, ou qui fait réordonner les étapes d'une scène qu'il a déjà écrite, reste un auteur, alors que celui qui génère 280 pages à partir d'une consigne et signe la couverture fait du vibe writing. Les développeurs tracent cette distinction depuis deux ans, et on n'a aucune raison de la rendre plus floue en littérature.

Les deux appels, celui du European Writers Council et celui des romanciers américains, visent le vibe writer, et laissent tranquille le romancier qui discute avec l'outil. En mélangeant les deux, la presse donne aux vibe writers un alibi qu'ils ne méritent pas, et aux autres une mauvaise conscience qu'ils ne méritent pas davantage.

Une confusion qui arrange ceux qu'elle prétend combattre

Chaque fois que la discussion glisse des « livres écrits par l'IA » vers « l'IA dans l'écriture en général », deux camps en profitent.

Les vendeurs de génération automatique en profitent parce que la confusion les rend invisibles. Si tout outil d'écriture qui touche à l'IA devient suspect, plus personne ne distingue celui qui propose un synonyme de celui qui écrit le chapitre à votre place, et ce flou arrange toujours ceux qui ont quelque chose à cacher.

Les sceptiques les plus radicaux en profitent dans l'autre sens, puisque la confusion leur permet d'écarter d'un revers de main toute application d'écriture qui contient de l'IA sans regarder ce qu'elle fait. C'est rapide et confortable, et cela dispense de réfléchir à la vraie question.

Pendant ce temps, l'auteur honnête reste sans repère. Il veut écrire son livre et n'a aucune envie qu'une machine prenne sa place, mais il aimerait bien un outil bien fait pour organiser ses chapitres et lui souffler un mot quand il bloque.

Les deux questions qui comptent

Pour juger une application d'écriture en ligne, qu'il s'agisse de Dabble, NovelCrafter, WriteControl, Extypis, Scribbook, Novlr ou d'une autre, deux questions suffisent à savoir si elle est compatible avec ces appels.

1. Mes textes servent-ils à entraîner un modèle ?

Trois réponses sont possibles, et la deuxième ne plaira à personne dans le débat actuel.

Première réponse : « oui, vos textes peuvent servir à entraîner nos modèles, sans votre accord ni contrepartie ». C'est exactement ce que dénonce le premier point de la lettre américaine, et vous n'avez aucune raison d'utiliser cet outil.

Deuxième réponse : « oui, si vous l'acceptez, et contre rémunération ». J'y suis favorable. Un auteur qui décide en connaissance de cause de céder l'usage de ses textes contre 2 500 $, la moitié du forfait HarperCollins et Microsoft, fait un choix légitime. Il contribue à un modèle qui aidera mieux les auteurs demain parce qu'il aura été entraîné sur de vrais livres, sous contrat et avec leur accord. Ce qui est scandaleux, c'est l'entraînement sans consentement, sans rémunération et sans transparence, et le confondre avec l'entraînement sous licence revient à confondre le vol et la vente.

Troisième réponse : « non, jamais, et nous le garantissons par contrat comme par la conception de l'outil ». C'est la position que j'ai prise pour Extypis, par prudence et par respect pour des utilisateurs qui n'ont pas tous envie de se poser la question. WriteControl et Novlr y arrivent autrement, en n'intégrant aucune IA, ce qui est une autre façon valable de rester en deçà de cette ligne. Chez Extypis, aucun texte ne rejoint un corpus d'entraînement, aucun modèle n'est ajusté sur vos écrits et rien n'est exporté en cachette : vos textes restent à vous.

2. L'outil prend-il l'initiative d'écrire à ma place ?

Si l'outil peut générer un chapitre entier à partir d'une fiche, ou réécrire des passages sans qu'on le lui demande, vous entrez dans la zone du vibe writing, et le livre qui en sort n'est plus écrit par vous au sens où l'entend la lettre américaine.

Si l'outil reste silencieux pendant que vous écrivez et ne propose quelque chose que lorsque vous l'appelez, il est compatible avec ces appels, et vous restez l'auteur de tout votre texte. L'IA vous ouvre la porte, et c'est vous qui choisissez d'entrer ou non.

Avec ces deux critères, le paysage des applications d'écriture en ligne se trie facilement. Sudowrite, Novarrium et Squibler répondent mal à la deuxième question, puisqu'ils présentent la génération de chapitres comme leur principal intérêt. Dabble, NovelCrafter et Extypis proposent de l'IA, à des degrés divers, mais seulement quand l'auteur la sollicite. WriteControl, Novlr et Scribbook n'ont pas à se poser la question, faute d'IA. Le bon outil dépend de l'endroit où vous voulez vous placer, et ce choix vous revient.

Garder le débat précis

L'appel européen et la lettre américaine ont raison. Les éditeurs doivent s'engager à ne pas publier de livres générés, les aides publiques doivent aller aux œuvres humaines, et les entreprises qui entraînent des modèles doivent rémunérer les auteurs dont elles se servent. Tout cela est juste et mérite d'être défendu.

Soutenir ces appels n'oblige pas pour autant à renoncer aux outils d'écriture qui contiennent de l'IA, pourvu qu'on s'impose la même discipline que les développeurs : discuter avec l'outil, trancher soi-même et rester maître de son texte. Le vibe writing marque la ligne rouge, et tout ce qui reste en deçà relève encore de l'écriture.

Si vous signez la pétition, et je vous y encourage, posez aussi les deux questions à votre application d'écriture. Si elle vous répond que vos textes ne servent jamais à entraîner quoi que ce soit et que son IA ne se met en route qu'à votre demande, vous pouvez continuer à l'utiliser sans contradiction ; si elle vous répond autre chose, il est peut-être temps d'en changer.


Sources :

HU

Hubert Giorgi

Auteur

Écrire avec Extypis

Le studio d'écriture qu'il manquait aux romanciers

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