Depuis deux ans, on rejoue la même dispute pour savoir si un auteur a le droit d'écrire avec une IA, et la question est usée jusqu'à la corde. Pendant ce temps, le débat s'est déplacé vers un endroit beaucoup moins confortable, puisque c'est désormais l'éditeur qui tient l'outil et qu'il y fait passer votre texte : un manuscrit inédit, envoyé en soumission, souvent sans le moindre contrat signé.
Début juin 2026, le syndicat des écrivains du Canada (The Writers' Union of Canada, qui défend les auteurs canadiens) a relayé dans son bulletin professionnel une demande simple : que les éditeurs obtiennent l'accord de l'auteur avant de faire passer un manuscrit soumis dans un système d'IA, que ce soit pour le résumer, rédiger une note de lecture ou trier la pile des soumissions. Actualitté a repris l'alerte, qui s'appuie sur une position de la guilde des auteurs américains (Authors Guild) : introduire sans autorisation dans une IA une œuvre protégée ou les données personnelles d'un auteur peut porter atteinte au droit d'auteur et à la vie privée.
Ce déplacement mérite qu'on s'y arrête, parce qu'il change la donne. Jusqu'ici, tout le contentieux sur l'IA portait sur des livres déjà publiés, aspirés dans des corpus d'entraînement, alors qu'il s'agit ici du manuscrit inédit, au moment précis où il est le plus vulnérable, entre vos mains et celles d'une maison qui ne vous a encore rien promis.
Un débat qui se trompe de question
Quand cette nouvelle tombe, le réflexe consiste à rejouer la guerre habituelle. Les uns affirment qu'aucune IA ne doit toucher un manuscrit, parce que c'est leur propriété, et les autres répondent que les comités de lecture croulent sous les soumissions et qu'un outil qui dégrossit la pile n'a jamais tué personne.
Les deux camps discutent comme si « l'éditeur utilise une IA » désignait un acte unique, à accepter ou à refuser en bloc, alors que tout dépend de ce que devient le fichier.
Un éditeur a toujours eu le droit de vous lire vite, de confier votre texte à un lecteur extérieur ou de faire rédiger une fiche de synthèse par un stagiaire, et rien de tout cela n'a jamais fait scandale. Il n'a en revanche jamais eu le droit de remettre une copie de votre texte à un tiers qui la conserve. C'est pourtant ce qui arrive quand on colle un manuscrit inédit dans un assistant grand public, puisque beaucoup de ces systèmes gardent ce qu'on leur soumet et s'en servent pour s'entraîner, si bien qu'une lecture privée devient, sans bruit, une divulgation irréversible.
Ce qui pose problème, c'est donc que votre fichier change de mains. La question utile porte sur l'endroit où va le texte et sur la personne qui l'a autorisé, et c'est exactement le critère de toute la bataille sur le droit d'auteur : le consentement et la destination des données.
Une grille qui dérange les deux camps
Cette façon de voir ne réconforte personne, ce qui est plutôt bon signe.
Elle dérange l'auteur hostile à toute IA, dont la ligne, « jamais d'IA, à aucune étape », ne résiste pas à l'examen. Un outil qui ne conserve rien, encadré par une clause de consentement et qui aide à dégrossir une pile de trois mille soumissions, peut être un allié utile. Beaucoup de ceux qui exigent qu'aucun éditeur n'approche leur texte d'une IA collent d'ailleurs eux-mêmes, le soir, leurs lettres de présentation, leurs quatrièmes de couverture et parfois leurs chapitres dans un assistant conversationnel, et réclamer l'IA pour soi tout en l'interdisant à son éditeur ne tient pas longtemps.
Elle dérange tout autant l'éditeur pressé, parce qu'être débordé n'a jamais autorisé à laisser fuir un texte. L'argument de l'efficacité décrit un vrai problème, celui de comités qui lisent trop, trop vite et pour trop peu d'argent, mais il n'excuse pas la perte de contrôle. Coller un manuscrit non contracté dans la version gratuite de ChatGPT rompt la chaîne de confidentialité, puisque la maison transforme un dépôt qu'on lui a confié en une donnée qu'elle distribue, et que ce soit par négligence plutôt que par calcul ne change rien pour l'auteur exposé.
La ligne juste consiste donc à refuser la divulgation : un consentement explicite, et un outil qui ne conserve rien. Le reste relève de l'organisation du travail bien plus que de la morale.
Le parallèle qu'on ose rarement faire : les développeurs
On parle de l'IA dans l'écriture comme d'une situation inédite, alors que les développeurs la vivent depuis deux ans et ont tranché la question bien avant nous.
Un développeur colle du code dans un assistant tous les jours sans que personne prétende qu'il a cessé d'être développeur, puisqu'il discute avec l'outil, rejette l'essentiel de ce qu'il propose et décide de chaque ligne. Les entreprises sérieuses ont pourtant posé très tôt la frontière dont il est question ici : un modèle interne ou contrôlé est accepté, alors que coller du code confidentiel dans un assistant public qui s'entraîne dessus constitue une faute grave, parfois un motif de licenciement. Cette frontière a toujours porté sur l'endroit où atterrit le fichier, bien plus que sur l'aide apportée par l'IA.
La chaîne du livre peut reprendre cette règle telle quelle. Le manuscrit d'un auteur vaut le code source d'une entreprise : on peut le faire lire par une machine tant qu'elle reste dans la pièce, et il ne doit jamais partir par la fenêtre.
Puisqu'on parle d'abus, il faut nommer celui qui guette l'édition. Chez les développeurs, le « vibe coder » envoie des consignes à la machine, accepte ce qui en sort sans le comprendre et le met en ligne, et toute la profession se moque de lui. Son équivalent est en train de naître dans l'édition : l'éditeur qui laisse l'IA décider de ce qui mérite d'être lu, accepte son verdict et n'ouvre jamais le fichier, jusqu'à ce que le comité de lecture cesse de lire. Si c'est cela, l'efficacité, le métier d'éditeur est en train de se saborder lui-même, et les auteurs n'ont rien à y gagner.
Pourquoi la soumission est le moment le plus exposé
Le syndicat canadien insiste sur l'étape de la soumission parce que c'est le maillon le moins protégé de toute la chaîne.
Un livre publié est encadré par un contrat, avec ses clauses, et parfois désormais une clause consacrée à l'IA, comme celle que The Writers' Union of Canada a ajoutée à son contrat type. Le manuscrit soumis reste au contraire dans un vide juridique : le droit d'auteur le protège, mais aucun document ne dit ce que l'éditeur peut en faire pendant qu'il l'évalue. C'est dans cet angle mort que s'installe l'IA de tri, d'autant plus facilement qu'à la Foire du livre de Londres, en 2026, des éditeurs reconnaissaient déjà s'en servir pour résumer des manuscrits.
Le syndicat souligne aussi un point souvent négligé : un marché de licences est en train de naître pour ces usages, et les pratiques désinvoltes risquent de le ruiner. Donner gratuitement votre manuscrit à un modèle vous expose donc, et brade en plus une valeur économique qui commence tout juste à se construire pour l'ensemble des auteurs.
Ce que valent les appels à la confiance
Les maisons vous répondront qu'il faut leur faire confiance et que personne ne ferait une chose pareille. La guilde des auteurs américains a pourtant publié sa mise en garde après un rapport indiquant que des éditeurs collaient déjà des manuscrits, et des données personnelles d'auteurs, dans des assistants grand public, si bien que la crainte repose sur des faits.
La même guilde a lancé une certification « écrit par un humain », qui ne vérifie pas le texte et se contente de la parole de l'auteur. Qu'on propose un label sur l'honneur au milieu d'une crise née précisément de ce que plus personne ne se croit sur parole montre combien le secteur cherche encore ses repères.
Le calendrier, lui, n'a plus rien de théorique. Le règlement de l'affaire Bartz contre Anthropic, le procès américain sur l'usage de livres protégés pour entraîner un modèle, porte sur environ 1,5 milliard de dollars pour quelque 500 000 œuvres, soit environ 3 000 dollars par livre. L'audience d'homologation s'est tenue le 14 mai 2026, plus de 91 % des auteurs concernés ont déposé une demande, et les premiers versements pourraient arriver à l'automne. L'IA transforme déjà des contrats, des règlements judiciaires et des marchés.
La question à se poser
Pour un auteur, tout cela se résume à un test simple. Avant d'envoyer un manuscrit, ou de confier vos pages à un outil quel qu'il soit, demandez-vous si votre texte va servir à entraîner un modèle, bien plus que s'il croisera une IA en chemin.
La question vaut pour l'éditeur à qui vous écrivez comme pour l'application dans laquelle vous écrivez. Que vos pages restent sur votre ordinateur dans Scrivener ou vivent dans une application en ligne comme WriteControl, Extypis ou Dabble, la ligne de partage passe par cette question de garde : vos textes servent-ils, ou non, à entraîner quoi que ce soit ? Un outil peut proposer de l'aide à la demande sans rien conserver, et un autre peut n'afficher aucune IA tout en exploitant vos données ailleurs, si bien que seule la politique de données vous renseigne vraiment.
Plutôt qu'une interdiction de l'IA dans l'édition, le syndicat canadien demande deux choses simples et solides, qu'on vous prévienne et qu'on vous demande votre accord, c'est-à-dire la transparence et le consentement. C'est moins spectaculaire qu'un manifeste contre les machines, et beaucoup plus difficile à contourner, puisqu'aucune IA n'aura alors accès à votre manuscrit sans que vous l'ayez autorisé.
Sources :
- Actualitté, « Au Canada, les auteurs veulent un accord avant tout usage de l'IA », 04/06/2026 : https://actualitte.com/article/131687/legislation/au-canada-les-auteurs-veulent-un-accord-avant-tout-usage-de-l-ia
- The Writers' Union of Canada, « Industry News, April 2026 » : https://writersunion.ca/news/industry-news-april-2026
- The Authors Guild, déclaration sur l'usage de l'IA par les éditeurs (Publishers Weekly) : https://www.publishersweekly.com/pw/by-topic/digital/copyright/article/100211-authors-guild-speaks-out-on-publisher-ai-use.html
- The Authors Guild, « Bartz v. Anthropic Settlement: What Authors Need to Know » : https://authorsguild.org/advocacy/artificial-intelligence/what-authors-need-to-know-about-the-anthropic-settlement/
- Authors Alliance, « Bartz v. Anthropic Fairness Hearing » (14/05/2026, taux de réclamation 91,3 %) : https://www.authorsalliance.org/2026/05/14/bartz-v-anthropic-fairness-hearing-observations-and-takeaways/
Hubert Giorgi
Auteur
Le studio d'écriture qu'il manquait aux romanciers
Plan, personnages, lieux et objets, liens entre eux, carte mentale, tableau de scènes, export : tout vit au même endroit. Et une IA qui connaît votre histoire, le jour où vous en voulez une.
Gratuit pour écrire et pour exporter. Aucune carte bancaire demandée.
