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Général

Vibe writing : importer le mot des développeurs pour clarifier le débat IA chez les auteurs

Le mot vibe coding existe chez les développeurs depuis février 2025. Importé en littérature, il permet de distinguer quatre façons d'écrire avec ou sans IA, et de dire où passe la ligne rouge.

il y a 5 mois9 min de lecture

« There's a new kind of coding I call vibe coding, where you fully give in to the vibes, embrace exponentials, and forget that the code even exists. »
(Andrej Karpathy, sur X, le 2 février 2025)

En quelques mois, le mot vibe coding s'est installé chez les développeurs. Andrej Karpathy, l'un des cofondateurs d'OpenAI (la société qui a créé ChatGPT), l'a lancé un soir de février 2025 sur X, sur le ton de l'amusement, et l'expression s'est diffusée à une vitesse rare pour un terme technique. Le Merriam-Webster l'a recensée dès le mois de mars parmi les expressions « slang & trending », et le dictionnaire Collins en a fait son mot de l'année 2025. Chez les développeurs, il désigne aujourd'hui une façon précise de travailler : décrire en langage courant ce que l'on veut, accepter le code que produit le modèle, le lancer et recommencer, sans relire la logique, sans la comprendre et parfois sans même ouvrir le fichier.

Le mot n'est pas encore arrivé jusqu'à la littérature, et il mériterait d'y entrer, parce qu'il nomme ce que le débat actuel entre auteurs et IA n'arrive pas à formuler.

Un débat qui tourne en rond

Dès qu'un romancier avoue se servir de ChatGPT, deux camps se forment. Les puristes estiment qu'aucun écrivain digne de ce nom ne touche à ces outils, tandis que les plus ouverts y voient un outil de plus, comme le dictionnaire ou Antidote. Ils ne parlent pas de la même chose, puisque les premiers confondent le fait de toucher à l'outil avec celui de se faire remplacer par lui, et que les seconds confondent un usage ponctuel avec un moteur d'écriture.

Le mot qui leur manque est vibe writing.

L'emprunter aux développeurs a un intérêt précis : chez eux, vibe coding a déjà une connotation. Personne ne se présente comme « vibe coder » en réunion sans une pointe d'ironie, et le terme désigne le débutant qui donne des consignes à Cursor (un éditeur de code assisté par l'IA) sans relire le résultat, met la fonctionnalité en ligne et ignore ce que fait sa propre application quand un utilisateur clique. Le mot porte ainsi un jugement implicite qui sépare le professionnel de l'amateur sans qu'il faille l'expliquer, et c'est exactement ce qui manque au débat littéraire.

Quatre façons d'écrire

Une fois le mot posé, il faut dire ce qu'il ne désigne pas, et on arrive naturellement à quatre niveaux.

1. L'écriture sans IA. L'auteur tape, rature et relit seul. Une grande partie des écrivains revendiquent cette façon de travailler, qui reste parfaitement défendable : c'est une discipline de l'esprit, et personne n'a à la juger comme un retard.

2. L'écriture augmentée. L'IA entre dans la boucle comme dictionnaire, comme interlocuteur ou comme regard sur la structure. L'auteur lui demande un synonyme, une vérification factuelle ou un avis sur le rythme d'un chapitre, mais il écrit chaque phrase de sa main, et aucun texte généré n'entre dans le manuscrit. Il fait comme le romancier qui appelle un ami médecin pour vérifier un détail de pharmacologie : l'IA lui apporte une information, et la prose reste la sienne.

3. La coécriture. L'auteur garde la direction, c'est-à-dire l'intention, la voix et l'évolution du récit, mais il accepte que l'IA lui propose des brouillons, des reformulations ou des variantes de scène, qu'il réécrit ensuite en profondeur. Chaque phrase passe par ses mains, si bien que le texte final est un mélange assumé où la voix reste la sienne. Cette méthode est exigeante, et elle demande paradoxalement plus de discernement que l'écriture sans IA, parce qu'il faut sans cesse refuser la prose moyenne, souvent traduite de l'anglais, que le modèle produit par défaut.

4. Le vibe writing. L'auteur donne une consigne, du genre « écris-moi un chapitre où Marie découvre que son père lui a menti, ton mélancolique, 1 500 mots », accepte le texte tel quel ou presque et passe à la consigne suivante sans rien réécrire. Son travail se limite à choisir, accepter, refuser ou redemander, et le manuscrit final se compose à 80 ou 90 % de prose générée que personne n'a retravaillée. C'est l'équivalent exact du vibe coder qui publie une application sans avoir lu son code.

La ligne rouge : à qui appartient la voix ?

Le débat actuel se piège lui-même en demandant aux auteurs s'ils utilisent l'IA, oui ou non. La question qui départage vraiment les pratiques est de savoir à qui appartient la voix du texte final.

La voix appartient à celui qui réécrit. Tant que l'auteur reprend chaque phrase, sa signature survit, avec ses tics, ses élans, ses fautes de goût assumées et son rythme, même quand 60 % du premier brouillon vient d'un modèle. Dès qu'il accepte le texte brut sans le faire passer par son propre filtre, sa voix s'efface peu à peu, sans rien de spectaculaire, jusqu'à ce que la prose devienne correcte, lisible et sans aucun relief, ce qui est la marque d'un modèle bien plus que celle d'un auteur.

Les développeurs connaissent cette ligne depuis deux ans. Un développeur expérimenté qui travaille toute la journée avec Claude (l'assistant d'Anthropic) reste un développeur expérimenté, parce qu'il rejette l'essentiel des suggestions, restructure le code et discute avec l'outil. Un débutant en vibe coding produit au contraire du code qui marche sans qu'il le comprenne, et qui casse au premier cas imprévu. L'écriture fonctionne de la même façon, et on peut s'épargner un débat neuf quand le précédent a déjà été tranché.

L'argument des puristes, et sa faiblesse

Les puristes répondent en général que l'écriture est différente, parce que le code serait un outil utilitaire alors que le roman est un acte artistique. L'argument séduit, mais il tient mal, pour deux raisons.

D'abord, le code demande lui aussi de l'invention. Demandez à un développeur expérimenté si résoudre un problème d'architecture lui paraît moins créatif qu'écrire un dialogue de polar, et sa réponse sera claire. Les deux activités se distinguent surtout par la visibilité de leur résultat, puisqu'on lit un roman alors qu'on ne remarque un système informatique que lorsqu'il tombe en panne.

Ensuite, et surtout, l'argument ne résiste pas à l'histoire des outils. Le traitement de texte n'a pas tué la littérature, Antidote n'a pas tué le style et le correcteur d'épreuves n'a pas fait disparaître l'auteur. Chaque génération a accueilli son outil avec la même panique, et chaque fois, les auteurs exigeants ont continué d'écrire des livres qui valaient la peine d'être lus, avec un outil de plus dans leur trousse.

L'IA se distingue de ces outils parce qu'elle peut, en théorie, remplacer l'auteur au lieu de l'aider. C'est vrai, mais seulement au quatrième niveau. Aux niveaux 2 et 3, elle reste un instrument, comme les outils qui l'ont précédée, et mélanger les niveaux revient à condamner le livre imprimé parce que Gutenberg a aussi permis d'imprimer en masse des pamphlets médiocres.

Une ironie du métier

Beaucoup d'éditeurs qui dénoncent publiquement les manuscrits écrits par l'IA, et ils ont raison de le faire, vendent en parallèle l'usage de leur fonds à des entreprises d'IA. HarperCollins, l'un des cinq grands éditeurs américains, a signé fin 2024 avec Microsoft un accord d'environ 5 000 $ par titre de non-fiction pour entraîner des modèles. L'auteur qui signe la pétition réclamant « pas de livre IA, jamais » demande donc à un éditeur qui vend déjà l'usage de ses livres à Microsoft de tenir une ligne morale que cet éditeur ne s'applique pas à lui-même.

On peut signer la pétition quand même, en regardant le débat avec un peu de recul, puisque chaque camp a ses contradictions. Le mot vibe writing a au moins le mérite de préciser de quoi l'on parle, là où le débat se contente souvent de grands principes.

Ce que cela change pour un auteur

Penser le débat avec ces quatre niveaux change trois choses pour un auteur qui s'interroge sur sa pratique.

Il peut se servir de l'IA sans culpabiliser, tant qu'il reste maître de son texte. Un développeur qui code avec Claude tranche à chaque ligne, et un écrivain qui demande à ChatGPT de reformuler un paragraphe avant de le réécrire occupe exactement la même position. L'IA propose, et il lui arrive, un peu au hasard et sans intention, de produire une formulation qui débloque une vraie idée, mais c'est l'auteur qui décide de ce qui entre dans le texte. C'est ainsi qu'un artisan se sert de n'importe quel outil.

Il existe une ligne rouge, et elle porte un nom. Si vous demandez à un modèle d'écrire 280 pages à partir d'une consigne et que vous signez la couverture, vous faites du vibe writing : vous avez acheté un service de génération bien plus que vous n'avez écrit un livre. Vous pouvez le revendiquer comme tel, puisqu'il s'agit d'une façon de produire des livres comme une autre, à condition de le dire au lieu de le maquiller.

Les outils se classent d'eux-mêmes. Certaines applications d'écriture en ligne assument le vibe writing : Sudowrite, Novarrium et Squibler proposent des modes qui génèrent un chapitre entier. D'autres font le choix inverse d'une IA discrète, qu'on peut désactiver, qui ne se déclenche qu'à la demande et ne transmet les textes des auteurs à aucun modèle extérieur, comme WriteControl, Extypis ou Scribbook en français, et Dabble ou Novlr en anglais. Ces outils se distinguent moins par leur position pour ou contre l'IA que par le niveau d'usage qu'ils encouragent.

Le travail de l'auteur consiste donc à choisir l'outil qui correspond au niveau où il veut se tenir, bien plus qu'à choisir entre l'IA et rien.

Le mot, pour finir

Faire entrer vibe writing dans le vocabulaire littéraire en français sert autant la stratégie que l'analyse. Côté stratégie, le mot arrive déjà chargé du jugement que la communauté technique y a mis, si bien qu'on n'a pas à le défendre. Côté analyse, il oblige à distinguer les niveaux et à cesser de débattre en bloc.

Un auteur qui utilise un correcteur orthographique ou qui fait reformuler un paragraphe avant de le réécrire à sa main reste un auteur, alors que celui qui fait générer un chapitre entier et l'accepte sans le retravailler fait du vibe writing.

Une fois cette ligne tracée, le débat sur l'IA et l'écriture peut enfin avancer, parce qu'on sait de quoi parle chacun et à quel niveau il se situe, et qu'on peut juger un livre sur le travail qu'il contient plutôt que sur la posture de son auteur.


Sources

HU

Hubert Giorgi

Auteur

Écrire avec Extypis

Le studio d'écriture qu'il manquait aux romanciers

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