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Général

Vibe writing : importer le mot des développeurs pour clarifier le débat IA chez les auteurs

Le mot vibe coding existe chez les développeurs depuis février 2025. Importé en littérature, il trace une ligne nette là où le débat IA & écriture tourne en rond — et nomme la vraie ligne rouge.

il y a 12 jours9 min de lecture

« There's a new kind of coding I call vibe coding, where you fully give in to the vibes, embrace exponentials, and forget that the code even exists. »
— Andrej Karpathy, X, 2 février 2025

En quelques mois, le mot vibe coding a fait son nid chez les développeurs. Andrej Karpathy, l'un des cofondateurs d'OpenAI (la société derrière ChatGPT), l'a posté un soir de février 2025 sur X comme un constat amusé — et il s'est diffusé à une vitesse rare pour une expression technique. Le Merriam-Webster l'a référencé en mars suivant comme expression « slang & trending ». Le Collins en a fait son mot de l'année 2025. Aujourd'hui, chez les développeurs, le mot désigne une posture précise : prompter une intention en langage naturel, accepter le code généré par le modèle, lancer, recommencer — sans relire la logique sous-jacente, sans comprendre, parfois sans même ouvrir le fichier.

Le mot n'a pas traversé jusqu'à la littérature. Il devrait. Parce qu'il rend visible quelque chose que le débat actuel entre auteurs et IA n'arrive pas à formuler.

Le débat tourne en rond

Quand un romancier dit qu'il utilise ChatGPT, deux camps se présentent immédiatement. Le camp pur (« aucun écrivain digne de ce nom ne touche à ces outils ») et le camp ouvert (« c'est juste un outil de plus, comme le dictionnaire, comme Antidote »). Les deux parlent à côté l'un de l'autre. Le premier confond touche et substitue. Le second confond outil ponctuel et moteur principal.

Le mot manquant, c'est vibe writing.

Importer le terme depuis l'écosystème dev, ce n'est pas un coup de marketing. C'est une opération précise : vibe coding est déjà connoté chez les développeurs sérieux. Personne ne dit « je suis vibe coder » en réunion sans une pointe d'ironie. C'est devenu le mot pour décrire le débutant qui prompte Cursor (un éditeur de code dopé à l'IA) sans relire le résultat, livre la feature en production, et n'a pas la moindre idée de ce que fait sa propre application quand un utilisateur clique. Le mot porte un jugement implicite. Il sépare le pro de l'amateur sans avoir à expliquer pourquoi. C'est exactement ce dont le débat littéraire a besoin.

Le spectre — quatre niveaux d'implication

Une fois le mot posé, il oblige à dessiner ce qu'il n'est pas. Le spectre se présente naturellement en quatre niveaux.

1. Écriture nue. Zéro IA. L'auteur tape, rature, relit seul. C'est la posture revendiquée par une grande partie des littéraires « purs », et elle reste parfaitement défendable. Aucun jugement à porter là-dessus — c'est une discipline de l'esprit, pas un retard.

2. Écriture augmentée. L'IA entre dans la boucle comme dictionnaire vivant, comme partenaire de réflexion, comme miroir structurel. L'auteur lui demande un synonyme, une vérification factuelle, un avis sur le rythme d'un chapitre. Il écrit chaque phrase de sa main. Le texte généré ne finit jamais dans le manuscrit. C'est l'équivalent du romancier qui appelle un ami médecin pour vérifier un détail de pharmacologie : l'IA fournit de l'information, pas de la prose.

3. Co-écriture. L'auteur garde la direction — intention, voix, arc narratif — mais accepte que l'IA propose des brouillons, des reformulations, des variantes de scène. Il réécrit massivement par-dessus. Chaque phrase passe par sa réécriture. Le texte final est un mélange revendiqué, mais la voix reste la sienne, parce qu'il la retravaille à chaque passage. C'est exigeant. Paradoxalement, ça demande plus de discernement stylistique que l'écriture nue, parce qu'il faut rejeter activement la moyenne anglo-saxonne traduite que le modèle produit par défaut.

4. Vibe writing. L'auteur prompte une intention — « écris-moi un chapitre où Marie découvre que son père lui a menti, ton mélancolique, 1 500 mots ». Il accepte le texte tel quel ou presque. Il enchaîne le prompt suivant. Il ne réécrit pas. Son travail devient curatorial : choisir, accepter, refuser, redemander. Le manuscrit final est composé à 80 ou 90 % de prose générée et non retravaillée. C'est l'analogue exact du vibe coder qui publie une application sans relire son code.

La ligne rouge : à qui appartient la voix ?

La question piégée du débat actuel, c'est « utilises-tu l'IA, oui ou non ? ». C'est la mauvaise question. La bonne, celle qui tranche réellement, c'est : à qui appartient la voix du texte final ?

La voix appartient à celui qui réécrit. Tant que l'auteur réécrit chaque phrase, sa signature stylistique survit. Ses tics, ses élans, ses fautes de goût assumées, son rythme — tout cela persiste, même quand 60 % du brouillon initial vient d'un modèle. À l'inverse, dès qu'il accepte le texte brut sans le passer dans son propre filtre, sa voix s'efface. Pas dramatiquement. Par lavage progressif. La prose devient compétente. Lisible. Sans angle. C'est la signature d'un modèle, pas celle d'un auteur.

Cette ligne, les développeurs la connaissent depuis deux ans. Un dev senior qui dialogue toute la journée avec Claude (l'assistant d'Anthropic) reste senior — il rejette 80 % des suggestions, il refactorise, il discute. Un vibe coder débutant produit du code qui marche, qu'il ne comprend pas, et qui casse au premier cas non prévu. Pareil en écriture. Pourquoi inventer un débat neuf quand le précédent a déjà tranché ?

Le contre-argument du purisme et sa faiblesse

L'objection classique du camp pur, c'est : « oui mais l'écriture, c'est différent. Le code, c'est un outil utilitaire ; le roman, c'est un acte artistique. » L'argument est séduisant. Il est faux pour deux raisons.

D'abord, le code aussi est un acte d'esprit. Demandez à n'importe quel développeur d'un certain niveau s'il considère que résoudre un problème d'architecture distribuée est moins créatif qu'écrire un dialogue de polar. Vous aurez la réponse. La différence n'est pas dans la nature, elle est dans la visibilité publique du résultat — un roman se lit, un système distribué se subit.

Ensuite, et surtout : l'argument s'effondre dès qu'on regarde l'histoire des outils. Le traitement de texte n'a pas tué la littérature. Antidote n'a pas tué le style. Le correcteur d'épreuves n'a pas tué l'auteur. Chaque génération a accueilli son outil avec la même panique, et chaque fois, les auteurs sérieux ont continué à écrire des livres qui valaient la peine d'être lus, simplement avec un outil de plus dans la trousse.

L'IA est différente parce qu'elle ne se contente pas d'aider — elle peut, théoriquement, remplacer. C'est vrai. Mais c'est vrai uniquement au niveau 4 du spectre. Aux niveaux 2 et 3, elle reste exactement ce que les outils précédents étaient : un instrument. Confondre les niveaux, c'est faire le procès du livre imprimé parce que Gutenberg a permis l'impression industrielle de pamphlets médiocres.

La petite ironie de la profession

Une note en passant. La plupart des éditeurs qui dénoncent publiquement les manuscrits IA — et ils ont raison de le faire — sont par ailleurs en train de licencier leur propre fonds à des entreprises d'IA pour des montants connus. HarperCollins, l'un des Big Five américains, a signé fin 2024 un accord avec Microsoft autour de 5 000 $ par titre de non-fiction, pour entraîner des modèles. L'auteur qui signe la pétition « pas de livre IA, jamais » demande à un éditeur qui vend déjà ses livres à OpenAI ou Microsoft de tenir une ligne morale que cet éditeur ne tient pas pour ses propres comptes.

Ce n'est pas une raison de ne pas signer la pétition. C'est une raison de regarder le débat avec un peu de recul. Les deux camps ont des contradictions internes. Le mot vibe writing a au moins le mérite de clarifier ce dont on parle au lieu d'agiter des grands principes.

Ce que ça change concrètement

Reformuler le débat avec ce spectre change trois choses pour un auteur qui s'interroge sur sa pratique.

Première chose : on peut utiliser l'IA sans se sentir coupable, à condition de rester maître d'œuvre. C'est l'expression qui compte. Un développeur qui code avec Claude reste un maître d'œuvre — il tranche à chaque ligne. Un écrivain qui prompte ChatGPT pour reformuler un paragraphe et qui réécrit ensuite garde la même position. L'IA propose ; parfois, presque aléatoirement et sans intention, elle produit une formulation qui débloque une vraie idée — mais c'est l'auteur qui décide ce qui entre dans le texte. Cette position n'est pas une concession. C'est la position normale d'un artisan face à n'importe quel outil.

Deuxième chose : il existe une ligne rouge, et elle a un nom. Si vous demandez à un modèle d'écrire 280 pages à partir d'un prompt et que vous signez la couverture, vous êtes en vibe writing. Vous n'êtes pas l'auteur du livre. Vous êtes l'acheteur d'un service de génération. Vous pouvez très bien le revendiquer comme tel — c'est un genre, après tout, ou en tout cas un format de production — mais il faut le revendiquer, pas le maquiller.

Troisième chose : le marché des outils se trie de lui-même. Certaines applications d'écriture en ligne assument explicitement la posture vibe writing — Sudowrite, Novarrium, Squibler proposent des modes « génère-moi un chapitre » qui font exactement ça. D'autres choisissent la posture inverse : l'IA discrète, désactivable, qui ne se déclenche qu'à la demande et ne nourrit aucun modèle externe avec les textes des auteurs. C'est la voie de WriteControl, d'Extypis, de Scribbook côté francophone, de Dabble et Novlr côté anglophone. La distinction n'est pas binaire pro/anti IA. Elle est dans le niveau du spectre que l'outil cible et favorise.

Le travail d'un auteur, c'est de choisir l'outil qui sert sa pratique au niveau du spectre où il veut se tenir — pas de choisir entre l'IA ou rien.

Le mot, finalement

Importer vibe writing dans le vocabulaire littéraire francophone, c'est un coup tactique autant qu'un coup d'analyse. Tactique parce que le mot porte un jugement implicite que la communauté technique a déjà installé — on n'aura pas à le défendre, il vient déjà chargé. Analytique parce qu'il oblige à distinguer les niveaux, à nommer le spectre, à arrêter de débattre en bloc.

L'auteur qui utilise un correcteur orthographique n'est pas un vibe writer.
L'auteur qui demande à un modèle de reformuler un paragraphe avant de le réécrire à sa main n'est pas un vibe writer.
L'auteur qui prompte un chapitre entier et qui l'accepte sans le retravailler est un vibe writer.

Une fois cette ligne tracée, le débat IA & écriture devient enfin productif. Plus besoin d'agiter « machine versus humain ». On sait qui parle de quoi. On sait à quel niveau on en est. On peut juger sur le travail, pas sur la posture.

C'est tout ce qu'on demande à un mot.


Sources

HU

Hubert Giorgi

Auteur

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