Vous venez d'écrire « FIN » au bas de votre premier jet, et c'est une vraie victoire, puisque la plupart des projets de roman n'arrivent jamais jusque-là. Vous savez pourtant déjà que vous avez sous les yeux la matière première d'un livre, et c'est à ce stade que beaucoup d'auteurs se perdent, parce qu'ils attaquent la réécriture comme on relit un message : ils corrigent des virgules dans un chapitre dont la scène entière devrait peut-être disparaître.
Réécrire demande plusieurs passes, chacune à une échelle différente. En descendant peu à peu de la structure aux scènes, puis aux phrases et enfin à la surface du texte, vous évitez le piège classique qui consiste à polir pendant des heures un passage que la passe suivante vous fera couper.
D'abord, ne touchez à rien : le tiroir
Dans Écriture : Mémoires d'un métier (2000), Stephen King donne un conseil devenu classique : une fois le premier jet terminé, rangez le manuscrit dans un tiroir et n'y touchez pas pendant au moins six semaines. Occupez-vous pendant ce temps d'autre chose, un autre texte ou un autre projet, pourvu qu'il ne ressemble pas à votre roman.
Ces six semaines servent à prendre de la distance avec le texte, bien plus qu'à vous reposer. Au bout de ce délai, écrit King, vous reconnaîtrez le texte comme le vôtre tout en ayant l'impression de lire celui de quelqu'un d'autre, et c'est exactement dans cet état qu'il faut réécrire. Vous verrez alors, dit-il, des trous dans l'intrigue ou dans les personnages « assez grands pour y faire passer un camion ». La veille du point final, ces trous vous restaient invisibles, parce que vous aviez encore en tête ce que le texte était censé dire au lieu de ce qu'il dit.
À la sortie du tiroir, King conseille de relire tout le manuscrit, d'une traite si possible, un crayon à la main, en notant tout sans rien réécrire. Cette lecture sert de diagnostic et prépare la première vraie passe.
Passe 1 : la structure
La première passe laisse de côté le style et la grammaire pour poser des questions d'architecte :
- L'histoire commence-t-elle au bon endroit ? Beaucoup de premiers jets démarrent un ou deux chapitres trop tôt, et si c'est votre cas, notre article sur le premier chapitre qui accroche vous aidera à trouver la bonne porte d'entrée.
- Chaque personnage évolue-t-il, ou certains restent-ils identiques du début à la fin sans raison ?
- Y a-t-il un passage mou, souvent dans le deuxième tiers, où l'intrigue piétine ?
- Les promesses faites au lecteur dans les premiers chapitres sont-elles tenues dans les derniers ?
À cette échelle, on déplace des chapitres entiers, on fusionne deux personnages secondaires, on supprime une intrigue secondaire qui ne mène nulle part. Cette passe est la plus douloureuse et la plus rentable, parce qu'une scène magnifiquement écrite ne sauve pas une structure bancale.
C'est aussi la plus risquée, puisqu'on y taille dans le vif. Avant de couper, gardez une trace de l'état précédent. Dans Extypis, les snapshots servent à cela : vous enregistrez avant chaque passe une version nommée et datée du manuscrit, que vous pourrez comparer à la version actuelle et restaurer au besoin. Vous pouvez ainsi couper un chapitre entier sans angoisse, en sachant que vous le retrouverez en un clic s'il vous manque dans trois semaines.
Passe 2 : les scènes
Une fois la charpente stable, on descend d'un étage pour se demander si chaque scène, prise isolément, mérite sa place.
Posez trois questions à chaque scène :
- Que change-t-elle ? Une scène qui ne fait basculer ni l'intrigue, ni une relation, ni ce que l'on comprend d'un personnage peut être coupée, même bien écrite.
- Commence-t-elle trop tôt et finit-elle trop tard ? Les premiers jets adorent les arrivées (on sonne, on ouvre, on dit bonjour, on s'assoit) et les départs. Entrez dans la scène le plus tard possible et quittez-la le plus tôt possible.
- Est-elle racontée de la bonne façon ? Certaines scènes résumées gagneraient à être jouées sous les yeux du lecteur, alors que d'autres, longuement dialoguées, seraient plus fortes en deux phrases de récit. C'est tout le sujet du show, don't tell, et de ses exceptions légitimes.
C'est dans cette passe que prend son sens la formule la plus célèbre de King. Au printemps 1966, un rédacteur lui renvoie une nouvelle avec cette note griffonnée : « Pas mal, mais BOURSOUFLÉ. Formule : 2ᵉ jet = 1ᵉʳ jet moins 10 %. » King raconte avoir recopié la formule sur un carton scotché à côté de sa machine à écrire, et il la transmet telle quelle, près de quarante ans plus tard, dans Écriture. Ces dix pour cent donnent une direction plutôt qu'un chiffre à atteindre : un deuxième jet plus court que le premier signale en général que vous avez coupé les scènes en double, les explications redondantes et les détours.
Passe 3 : les phrases
Le style vient seulement maintenant, phrase par phrase et paragraphe par paragraphe :
- Les répétitions. Chaque auteur a ses mots fétiches, comme un personnage qui « soupire » à chaque page ou un « pourtant » toutes les dix lignes, et sur 300 pages on finit par ne plus les voir tant on les a lus. L'outil de détection des répétitions d'Extypis surligne les mots et les expressions qui reviennent trop souvent et vous propose des synonymes, une tâche où la machine voit mieux qu'un auteur fatigué.
- Les adverbes et les verbes faibles. « Il marcha lentement » peut devenir « il traîna », car un verbe précis rend l'adverbe inutile.
- Les débuts de phrase. Quand trois phrases de suite commencent par le même sujet, le paragraphe tourne à la litanie.
- Les dialogues. Lisez-les à voix haute, parce que ce qui accroche la langue accrochera aussi l'œil du lecteur.
Si cette passe vous paraît interminable, sachez qu'en 1958, interrogé par George Plimpton pour la Paris Review, Hemingway expliquait avoir réécrit la fin de L'Adieu aux armes trente-neuf fois avant d'en être satisfait. Quand Plimpton lui a demandé ce qui le bloquait, il a répondu : « Trouver les mots justes. » Les chercheurs qui ont étudié ses manuscrits ont depuis compté quarante-sept versions, publiées dans une édition spéciale en 2012, si bien qu'il s'était même sous-estimé. Si un prix Nobel s'y est repris quarante-sept fois sur trois paragraphes, vos cinq versions d'une scène font simplement partie du métier.
Passe 4 : la surface
La dernière passe est la plus humble : l'orthographe, la ponctuation, les coquilles et la cohérence des faits (la voiture grise du chapitre 2 ne peut pas être bleue au chapitre 14, et un personnage ne rallume pas une cigarette qu'il a écrasée deux pages plus tôt).
Deux conseils pratiques :
- Changez les conditions de lecture. Une autre police, une autre taille de caractères, une liseuse ou une impression papier : surpris par la mise en page, le cerveau se remet à lire au lieu de reconnaître ce qu'il connaît déjà.
- Gardez cette passe séparée des autres. Si, en corrigeant une coquille, vous repérez un problème de scène, notez-le sans rouvrir le chantier, faute de quoi vous ne finirez jamais.
C'est aussi le moment d'ouvrir la porte. King reprend un conseil de son premier rédacteur en chef, John Gould : « Écrivez porte fermée, réécrivez porte ouverte. » Le premier jet n'appartient qu'à vous, alors que le texte réécrit est prêt pour d'autres yeux, ceux de vos premiers lecteurs et bêta-lecteurs, dont les retours nourriront parfois une passe de plus.
Le cycle complet
Voici la méthode résumée :
| Passe | Échelle | Question centrale | Ce qui arrive si on la saute |
|---|---|---|---|
| Tiroir (6 semaines) | Recul | Puis-je lire mon texte comme un inconnu ? | On réécrit ce qu'on croit avoir écrit |
| 1. Structure | Le livre | L'architecture tient-elle ? | On polit des scènes condamnées |
| 2. Scènes | La scène | Chaque scène mérite-t-elle sa place ? | Le roman reste boursouflé |
| 3. Phrases | La phrase | Chaque mot est-il le bon ? | Le texte reste juste mais terne |
| 4. Surface | Le mot | Le texte est-il propre ? | Le lecteur perd confiance |
Vous pouvez adapter le nombre de passes à votre livre : certains auteurs fusionnent les deux premières, d'autres ajoutent une passe consacrée aux dialogues ou à un personnage qui résiste. La seule règle à garder est d'aller toujours du plus grand vers le plus petit, car le style peut attendre tant que la structure bouge encore.
Dans le premier jet, vous vous racontez l'histoire à vous-même ; en la réécrivant, vous la racontez enfin à quelqu'un d'autre. Un tiroir, quatre passes et un peu de la patience d'Hemingway suffisent à faire ce chemin.
Hubert Giorgi
Auteur
Le studio d'écriture qu'il manquait aux romanciers
Plan, personnages, lieux et objets, liens entre eux, carte mentale, tableau de scènes, export : tout vit au même endroit. Et une IA qui connaît votre histoire, le jour où vous en voulez une.
Gratuit pour écrire et pour exporter. Aucune carte bancaire demandée.



